LE CHOIX DU LIBRAIRE
Julien Gracq en « arpenteur intransigeant »
Venant s’inscrire avec une grande justesse aux marges de l’œuvre de Julien Gracq, romancier rare, réputé austère, disparu en 2007, ce recueil de notes rythmé en quatre thèmes vient à nouveau éclairer, comme par transparence, sa traversée du monde des lettres « en arpenteur intransigeant », dans le prolongement des « Lettrines », de « La Littérature à l’estomac » ou de « En vivant, en écrivant ».
La Bibliothèque nationale de France détient l’essentiel des notes de Julien Gracq, sous la forme de 29 carnets, dont l’écrivain a repoussé la divulgation à vingt ans après sa mort, soit en 2027. Par chance, les textes regroupés ici par Bernhild Boie – l’éditrice des deux volumes que la Pléiade a consacrés à Julien Gracq – échappent à cette interdiction de publication et ont été confiés à l’éditeur José Corti, auquel Gracq a voué une fidélité légendaire.
C’est un ouvrage court et dense, à l’image des notes où l’on prend plaisir à plonger au gré des quatre rubriques, « Chemins et rues », « Instants », « Lire », « Écrire ». L’agrégé d’histoire et de géographie qui fut, certes, enseignant trente années durant, aura surtout passé des saisons d’excursions et d’observation à servir ces disciplines. Le romancier, lui, « relève le monde » – bords de Loire, rives du Léman, Provence – comme un cartographe relève des cotes. En trois lignes concises, on voyage des rives de la Mer du Nord au maquis toulonnais : « De même que la vallée de la Basse-Loire figure à peu près la ligne de démarcation entre les toits d’ardoise au nord, et, au sud, la tuile vendéenne, amie du figuier et de la vigne, la mouvance du paysage y bascule selon les saisons : nordique dès que sont tombées les dernières feuilles, méridionale sitôt que reviennent les premières chaleurs. ».
On dit volontiers, parfois facilement, que le style d’un écrivain est « ciselé », image minérale et froide qui convoque le burin acéré mordant le métal. De Julien Gracq, on dirait plutôt qu’il « suit le fil du bois », tant son attention est grande à se tenir, dans le même geste, à la fois au service et à la merci de la langue. C’est résumer brutalement l’intérêt des deux derniers chapitres, « Lire » et « Écrire », où l’auteur évoque ses lectures et ce monde littéraire dont il s’est toujours tenu loin, au point de refuser en 1951 le Prix Goncourt pour le superbe « Rivage des Syrtes ». Le regard de Gracq illumine Mallarmé, Stendhal ou Francis Ponge, écorche avec aplomb ses contemporains, ceux de la République des Lettres qui font ou défont les carrières et les félicités – « une époque qui pointe sa plus lourde artillerie sur la citadelle de l’écrivain dans ce qu’elle a de plus vulnérable et en même temps de plus irremplaçable : sa singularité et, osons le dire, son isolement ».
En suivant ces « Nœuds de vie » où les croisements de trajectoires et la curiosité prévalent, on se retrouve au seuil d’une œuvre romanesque qu’il faut s’empresser de relire.
Jean-Jacques Valès
https://www.jose-corti.fr/titres/noeuds-de-vie.html
