Membre de longue date de l’Agence photographique « Vu », le photographe luxembourgeois Yvon Lambert connait en cette fin d’année une belle actualité qui met en lumière, à juste titre, son œuvre et sa carrière : d’une part, la publication de son livre, « Oostende » chez ARP2 Editions, très beau regard posé sur la ville, son histoire, son présent et sa lumière singulière, et d’autre part l’exposition « Derniers Feux »*, qui témoigne des derniers moments d’activité du Haut-Fourneau B de l’usine sidérurgique d’Arbed Esch-Belval en 1997. Un superbe catalogue à couverture toilée, édité par les Archives Nationales rassemble ces photographies. Avec « Oostende », cet album vient enrichir une longue série de beaux livres issus de ses reportages sur Naples, Cuba, la Roumanie, le Kirchberg.
Deux fillettes qui jouent au hoola-hop, le visage illuminé de sourires complices, saisies dans leur attitude de joie dynamique sur le pavé délabré d’une ruelle, et le regard qui se perd à l’arrière plan dans la profondeur floue d’une échoppe où des silhouettes adultes s’affairent : cette image, choisie par les éditions Gallimard pour illustrer la couverture de « L’Amie prodigieuse » d’Elena Ferrante (Collection Folio), est issu d’un reportage d’Yvon Lambert au coeur des entrailles de la ville de Naples. Cette série aux tons noirs, profonds et crus, la seconde qu’Yvon Lambert a publié sur cette ville et que Bernard Plossu a tenu à préfacer, fourmille de visages de femmes et d’hommes saisis dans leur quotidien, et restitue des instants de vies que l’on devine à la fois âpres et propices à happer le moindre éclair de joies trop fugaces. Les cadrages sont audacieux et savamment composés, le sujet est parfois complice, et, bien plus qu’un document social, Yvon Lambert produit un témoignage en humanité sur les profondeurs d’une ville et l’âme de ses habitants en suscitant, par l’urgence et le flou, une émotion esthétique sublimant son propos. Yvon Lambert photographie « léger », un ou deux boitiers montés de focales courtes, et peut ainsi s’immerger, s’imprégner, se faire accepter : les portraits d’une autre série, en couleur, réalisée dans une urgence moindre parmi celles et ceux qui travaillent au Kirchberg, dit cela : chaque visage photographié reflète la paix du regard consenti. Au-delà même du portrait humain, le regard que porte Yvon Lambert sur les lieux atteste des mêmes vertus : au fil des pages des pages du livre « Ostende », traversé par l’onctueuse lumière du littoral, on reste marqué par le sentiment que la ville a remis au photographe son intimité : celle de son front de mer, celle de ses rues, celle de son histoire : à tout jamais, Ostende reste la ville où Joseph Roth et Stefan Zweig ont vécu l’exil avant le chaos.
Sur les cimaises des Archives Nationales, un autre tirage, parmi la multitude des images exposées, retiendra l’attention, tant il est emblématique de l’oeuvre d’Yvon Lambert : celui de 2 clichés consécutifs issus de la même pellicule, dont les numéros d’ordre attestent la séquence. Cette juxtaposition tient de la coïncidence parfaite-côte à côte, à quelques instants d’intervalle, saisir le ruissellement du métal en fusion, fluide comme de l’eau de source, dans des rigoles de terres réfractaires, et le fondeur, l’homme, et par extension tous les hommes qui tiraient subsistance de dompter la matière incandescente- coïncidence née d’une pratique rigoureuse : Yvon Lambert confesse son attachement à l’harmonie de la composition de son cadre photographique, et rappelle implicitement que le geste de photographier est affaire d’exclusions -ce que l’on décide de ne pas poser dans le cadre- et de choix, toutes choses issues de la sensibilité profonde du photographe. Les choix d’Yvon Lambert ont construit une oeuvre remarquable, séculière, dans laquelle il importe de s’immerger.
Jean-Jacques Valès
(Tageblatt, Supplément Livres, Nov. 2021)
