Intuition, joie et rigueur

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LE CHOIX DU LIBRAIRE : « LE GRAND JEU » D’HENRI CARTIER-BRESSON

Du 19 mai au 22 août 2021, la Bibliothèque Nationale de France révèle au public « Le Grand Jeu », une sélection de 385 images qu’Henri Cartier-Bresson, photographe majeur du XXe siècle, considérait comme les plus significatives de son œuvre.

Cette sélection établie au début des années 1970 à la demande de deux collectionneurs est éclairée aujourd’hui par le regard de cinq personnalités du monde des arts. Ce projet se voit accompagné par la sortie en librairies d’un somptueux catalogue publié chez BNF Editions.


En 1970, Henri Cartier-Bresson a déjà derrière lui plus de quarante ans de carrière, de reportages et de publications à travers le monde. Avec Robert Capa et David Seymour, il a fondé l’agence coopérative Magnum, qui agrège par cooptation aujourd’hui encore les plus grands talents du reportage photographique. Ayant décidé d’arrêter la photographie pour se consacrer au dessin, il accède à une dernière demande de ses amis et collectionneurs Dominique et John de Ménil : établir « Le Grand Jeu », un choix d’images représentatives de son œuvre, et les « tirer » dans les meilleures conditions possibles, tâche dont Pierre Gassmann et Georges Fèvre, du laboratoire Pictorial, s’acquittèrent avec talent. Il existera cinq exemplaires de cette « Master Collection », dont Cartier-Bresson souhaita qu’ils fussent confiés à de grandes institutions muséales à travers le monde.
En collaboration avec la Fondation Pinault et la Fondation Henri Cartier-Bresson, la Bnf a demandé à cinq commissaires (le collectionneur François Pinault, la photographe Annie Leibovitz, l’écrivain Javier Cercas, le réalisateur Wim Wenders et Sylvie Aubenas, conservatrice du patrimoine à la BnF) d’extraire – sans se concerter – parmi ce « set » un choix personnel d’une cinquantaine d’images, qu’ils furent amenés à commenter selon leur vision et leur propre parcours, constituant ainsi autant d’angles où les choix, parfois redondants, subliment le regard imprégné d’intransigeance plastique du « chasseur d’images ».


Quand on connaît les accointances d’Henri Cartier-Bresson avec les surréalistes dans les années trente, le titre de l’exposition prête à sourire : « Le Grand Jeu » entraîne prosaïquement vers le loisir et la distraction, mais surtout symbolise à la fois le Hasard et la figure du Joueur. Par ailleurs, si l’on veut aborder de façon originale ce choix de 385 images, triées par l’auteur parmi un corpus couvrant quarante années de carrière, et le ramener à la durée précise des « instants décisifs », soixantièmes de seconde saisis par le regard de Cartier-Bresson, on se trouve devant une somme de temps dérisoire de quelques secondes à peine courant sur les tumultes d’un siècle, sur des continents entiers et des milliers de destins côtoyés. L’addition vaudrait pour n’importe quel photographe, mais la force du regard de Cartier-Bresson tient dans ces quelques mots : « Lier et l’émotion que donne un sujet, et la joie de l’organisation plastique, l’intuition du nombre d’or, une rigueur dans l’équilibre des formes. ».

Regarder, voir, composer une image en s’en tenant – avec une rigueur et une férocité rarement égalée – à ces préceptes esthétiques, « tirer », comme il le disait lui-même, et figer pour l’éternité des « Images à la sauvette » d’une intemporelle modernité.

Jean-Jacques Valès

(Tageblatt, 15/05/21)

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