(Tageblatt, 18 avril 2020)
Dans les jours qui précédaient le baisser de rideau planétaire, j’avais appairé deux titres au sommet d’une pile : la perspective – aujourd’hui un peu biaisée – du plein air printanier et de vieux souvenirs de Pâques sur les rives de la Loire m’avaient fait rapprocher une lecture aimée et connue, « Les Eaux étroites » de Julien Gracq, d’un récit paru récemment aux éditions Verdier, et dont la carrière aura sans doute été tronquée par l’emprise du virus : « Intervalles de Loire », de Michel Jullien.
Son précédent roman, « L’Île aux troncs », de pure fiction, avait déjà cette saveur d’équipée sans hauts faits, entre deux hommes soudés par l’amitié. Ici, l’aréopage s’étoffe et la narration s’ancre dans une réelle parenthèse de vie. « Intervalles de Loire » raconte le défi que trois quinquagénaires se lancent, un soir de douce ivresse : « Un peu plus de vin encore, les yeux déjà en croix et l’un de nous qui, sérieusement, en une formule dégagée, avança le bon moyen de célébrer nos cinquante ans, comme il se devrait, « descendre la Loire en barque », rien de plus aisé, une formalité dite avec un neutre aplomb. »
Michel Julien, avec une faconde efficace et calme, nous happe dans les préparatifs : le choix de l’embarcation, « un esquif à voilure d’aluminium, plume, cent kilos à vide, trois bancs en effet » et son équipement, la détermination tranquille et sans recul qui leur ordonne de se passer de cartes fluviales et de GPS, et leur commande de repérer leur périple en un épais classeur fait de centaines de vues aériennes du fleuve capturées sur internet : il s’agira de naviguer aux sens, la couleur de l’eau indiquant les bras de fleuve propices.
Les voici, à trois, mettant à l’eau à Andrézieux direction Saint-Nazaire et se relayant, par heure, à chaque poste – barreur, rameur, veilleur de proue. Le paysage, et donc la rumeur et les effets du monde rejeté sur les berges, se vit à hauteur d’eau, à vitesse d’aviron, et à sens unique. Michel Jullien incise dans l’écoulement du fleuve le regard d’auteurs notoires sur ce fleuve majestueux et peu navigué, et sur cette forme de confinement : le « Journal » de Jules Renard, grand connaisseur de ces rives, traverse tout le livre, et Victor Hugo se voit convoqué pour éclairer la cohabitation et le rôle de chacun dans cette microsociété contrite à trois hommes sur une coque glissant à fleur de sable, jusqu’à la dernière page de leur classeur, jusqu’à l’estuaire, jusqu’au terme du voyage.
Secondaire en d’autres temps, ce livre de Michel Julien résonne singulièrement aujourd’hui : nous nous trouvons portés par quelque courant, indolent mais résolu, et sommes pour la plupart contraints à seulement observer le monde depuis une hauteur non choisie, et forcément d’y porter un regard neuf. Faisons-en autant, avec le même appétit de vie, tandis que l’estuaire se rapproche à chaque coup de rame.
Jean-Jacques Valès
Michel Jullien
« Intervalles de Loire »
Verdier, 2020
128 p., 14 €

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